INTRODUCTION



La journée d’un homme normal dans une ville normale peut commencer de trois manières différentes…
La première, la plus répandue, débute par une sonnerie stridente et on ne peut plus désagréable. Certains d’entre vous connaissent sûrement ces 50 Hertz de crispation matinale nommés « l’appel de la routine ». La sublime technique du « marteau sur le gros bouton de ce foutu réveil » fonctionne comme toujours, et le trajet menant du lit à la cafetière monopolise tous les membres du corps : pendant que les deux jambes traînent la masse corporelle à travers le 3 pièces qui vous sert de petit nid, la main gauche s’efforce d’effacer les traces qu’une sale nuit laisse au coin des yeux, et la main droite exécute le geste masculin classique lié au port d’un caleçon durant la nuit. Comme une journée de merde ne peut pas se réduire à une sonnerie de réveil, la cafetière est vide et la boîte à sucre aussi…

La seconde manière de commencer une journée est plutôt propre aux week-ends. On est réveillé par une porte qui claque ou par un abruti qui vous marche dessus. Le fait est que vous avez dormi par terre en compagnie de trois verres à shot, d’une paire de godasses, et d’un album de « The Clash » plus rayé qu’une porsche garée dans le 93. Un type se lève, en règle générale il s’agit du propriétaire du studio dont vous squattez le parquet, il ouvre les volets et gueule « Allez ! Tout le monde dehors ! ». Il faut le comprendre le pauvre, il organise une petite fête avec ses potes mais sa copine rentre le lendemain. Vous vous retrouvez dehors, et marchez en compagnie d’un vent glacial vers le tramway qui va vous reconduire chez vous.

La dernière manière est malheureusement beaucoup plus rare. Il s’agit de ces matins où l’on se réveille avec la lumière du jour dans un appartement qui sent autre chose que la clope. Ces matins où en s’étirant de la manière habituelle on heurte de l’avant bras la poitrine de la charmante propriétaire de l’appartement en question. « Vas lui préparer son petit déjeuner » vous dicte votre cerveau, mais elle se réveille souvent au moment où vous vous levez. Cette matinée superbe a quand mêmes ses petits détails de merde qui vous pourrissent la journée… Mais il est étonnant de voir à quel point une présence féminine enveloppe une journée de merde d’un voile blanc qui vous murmure « de quoi je me plains… ».


Je n’appartiens à aucun de ces cas de figure, je suis un mélange de tout ça. Mais vous savez ce que c’est, quand on mélange n’importe quoi, ça ne donne jamais rien de bon.

ME, MYSELF, I and HIM

Vous me connaissez…
Je suis ce genre de type qui vous regarde en plissant les yeux, comme si vous étiez moitié moins important que lui. Ce genre de type qui s’habille avec des godasses en cuir et une veste de smoking pour sortir 5 minutes s’acheter des clopes. Ou encore ce genre de type que vous pourriez fixer en vous demandant : « Mais qu’est-ce qu’il fout quand il se promène pas pour rien ».
C’est bien moi, ou quelqu’un comme moi… Oui, c’est difficile à admettre mais vous n’êtes pas unique, et moi encore moins.

Vous vous imaginez sûrement que je vous juge quand mon regard se pose sur vous au détour d’une galerie marchande. Détrompez-vous, je suis trop occupé à me demander ce que vous pensez de moi. Ma vie est un tissu d’apparences que j’ai la chance de ne pas me casser le cul à entretenir, car je suis un stéréotype à part entière.

Mon nom est Ritchie, j’ai 23 ans, et je considère que je suis la seule personne sensée, ou du moins douée d’un libre arbitre, sur cette planête.
On appelle ça « égocentrisme », ce petit sentiment qui vous fait penser que vous êtes la seule chose qui compte, tout en sachant que ce n’est pas réellement le cas… Je ne suis pas dans votre tête, mais je suis dans la mienne, et c’est tout ce qui compte.

Certaines personnes mettent toute leur énergie à pourrir la vie des autres, moi je me consacre à l’amélioration de la mienne, aux dépends de la votre malheureusement. Est-ce une raison suffisante pour me qualifier de méchant ? Je ne pense pas, mais vous pouvez dire que je suis un enfoiré, ça ne me gêne pas.

Au cas où vous vous poseriez la question, non je ne suis pas au chômage, mais j’ai encore moins un job. Je suis ce qu’on appelle un freelance, un « je me démerde pour gagner ma vie avec des contrats à deux balles annulés une fois sur deux » en français. Et je ne vis pas seul, j’ai avec moi la deuxième personnalité complémentaire et nécessaire à ma survie psychologique, celui qu’on appelle en règle générale son meilleur ami : William.

Will fait aussi partie de la catégorie sociale que l’on nomme « branleurs ». Surnom totalement injustifié car on bosse bien plus qu’un opérateur téléphonique, sauf que nous, on bosse quand on veux. La seule limite à notre liberté est le moment fatidique où notre carte bleue nous montre son cul en nous mettant notre découvert sous le nez.

Ce mode de vie nous accorde cependant les trois chose qui font de notre vie un stéréotype, « Sex, drugs, rock&roll », ces trois petits mots qui font sourire en pensant au bon vieux temps, celui où nous n’étions pas nés… Trop jeunes pour voir ce qui a créé cette devise, trop vieux pour appartenir aux nouvelles. On erre entre deux générations, et on aime ça.

Imaginez vous deux loosers, la clope à la bouche à 7 heures du matin, chantant par dessus un mp3 des Rolling Stones issu d’un ordinateur portable plein d’autocollants de la belle Monroe et de divers groupes de rock oubliés. Vous voyez le tableau ? Bienvenue à « Sucker-land ». Je ne vous fais pas ici une éloge de la drogue ou de la débauche, je fais juste en sorte que vous compreniez à quel point ce que vous pensez est important pour moi, dès lors que vous êtes là. Ici nous sommes chez nous, vous n’existez pas, pas encore…

Will et moi partageons à peu près tout : argent, voiture, cigarettes, filles lorsque celles-ce se révélaient consentantes à ce genre de plans foireux qui finit par une discussion dans un bar avec pour thème : « Toutes les mêmes ».
C’était un grand avantage dans la vie que l’on menait : quand on ne savait pas quoi faire, on allait boire, ou on partait à la chasse au minou. Car le sexe se trouve être une grande partie de notre vie, en réalité c’est même selon ce critère que l’on a aménagé notre appartement. Certains grossiers personnages pourraient appeler cet endroit une cabane à chair, on préfère le terme de « petit nid d’amour ».

Bienvenue dans notre existence, dont je vais me faire un plaisir de vous raconter les anecdotes et diverses réflexions…


A DAME TO HUMILIATE FOR

27 Juin 2008. Un défilé de notes stridentes rentre par mon oreille gauche pour sortir par la droite. J’ouvre les yeux et dis bonjour à ce bon vieux poster de Hendrix tout en essayant d’émerger de mon sommeil qui, aussi court fut-il, était agréable. Je n’ai pas encore retrouvé ma voix, les aléas de deux paquets de cigarettes en une soirée, mais je suis apte a crier suffisamment fort pour que William m’entende :

- Pas les Beatles le matin !
- Quoi ?
- Enlève moi cette musique de merde !
- Hein ?
- Vas chier !
- Okay

Je me lève en écartant du pied le cendrier oublié par terre. L’équilibre chimique que je me suis instauré depuis quelques années réclame sa dose de café, ce petit besoin est à lui seul un motif pour me trainer hors de ma confortable mais bruyante chambre.

William est en train de travailler dans le salon, ce que nous appelons du travail consiste en réalité à se documenter pour écrire des scripts de film ou faire des illustrations. Une grosse claque derrière la tête suffit à lui faire remarquer ma présence.

Mon premier acte de rébellion de la journée consista à lui prendre sa tasse de café, le sien fut de lever son majeur vers le plafond en se tournant vers moi. L’alerte de messagerie de son ordinateur, qui est au moins le bruit le plus détestable le matin, se fit entendre. Laura nous demandait de la rejoindre ce soir au Knuckle pour nous présenter son nouveau porte-valise nommé Fred. « On vas encore se taper les aventures d’un boulet de sa Fac » me dit Will en baillant. Mais on ne pouvait rien refuser à Laura, c’est elle qui nous a dégotté un appartement en centre-ville à 400 euros par mois de loyer.

Le Knuckle est un bar que l’on aime beaucoup, pas seulement pour son ambiance mais aussi parce qu’il est le rendez-vous des célibataires en mal d’amour ou de mise à jour libidinale. On doit à ces quatre murs de nombreux souvenirs, certains sont d’ailleurs liés à Laura. Elle a été une des premières à « inaugurer » l’appart’ avec William. Au bout de deux valises par la fenêtre et 11 assiettes brisées ils ont rompu d’un commun accord, avec le mien aussi.

Revenons à cette journée étrange qui entraîna une suite de journées étranges. Après avoir passé 12 heures entières à ne rien faire, comme c’est d’ailleurs le cas la plupart du temps, nous nous sommes préparés à rejoindre Laura au Knuckle. William a perdu l’habitude de se foutre de moi quand il me voit sortir avec une veste de costume toute l’année, lui est plutôt « sweat et bonnet ». Laura était en avance, comme toujours, assise en terrasse avec son nouvel ami.

« Salut les loosers ! » cria-t-elle le plus discrètement du monde en nous voyant arriver. Notez que cela aurait pu être pire, passé un temps elle nous appelait Laurel & Hardy, ce qui était en tant soit peu pitoyable. Son ami se leva pour nous serrer la main, et ce n’est qu’en voyant qu’on s’en foutait complètement qu’il s’est rassis. Laura nous lança un regard noir. « Donc les gars, je vous présente Fred » dit-elle avec une intonation qui signifiait clairement « Si vous me mettez la honte je vous casse en deux ». Nous nous sommes donc décidés à serrer la main à ce nouveau bouche-trou qui allait se faire éjecter de notre cadre social dans la semaine, connaissant Laura. « Chéri, tu veux bien aller commander ? » demande-t-elle à Fred. « Je viens avec toi » dit William. Pendait que je regardais William raconter une de ses blagues à Fred en s’éloignant, Laura m’interpella. « Aidez-moi à le lourder ! » me dit-elle.

- Hein ?
- Aidez moi à me débarrasser de ce boulet ! Répéta-t-elle.
- Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
- Qu’est-ce qu’il ne m’a pas fait tu veux dire ? Hier soir il a fallu qu’il me demande si c’était bon pour que je me rende compte qu’on était en train de coucher ensemble…
- C’est pas la taille qui compte. Dis-je avec un sourire moqueur
- Si je chope celui qui a dit ça…

Laura aussi était très portée sur le sexe, ce cher Fred apparemment moins…

- Bon et qu’est-ce tu veux qu’on fasse exactement ?
- Pourrissez lui sa soirée, dites lui ce que vous voulez sur moi mais faites en sorte qu’il me largue !

Laura avait pour principe de ne pas rompre, elle voulait toujours que ce soit son conjoint qui la quitte. Allez comprendre… « Je pense qu’on peut faire ça. » Lui dis-je avant de me lever pour aller rejoindre Will et le futur ex-petit ami de Laura.

A DAME TO HUMILIATE FOR - part 2

Mon cher colocataire lui racontait un blague dont je saisis les mots « pénis » et « ascenseur », l’occasion rêvée pour entrer dans le vif du sujet. « En parlant de pénis, ça se passe comment de ce côté là avec la demoiselle ? » dis-je à Fred en désignant Laura. « Pas mal pour le moment. » répondit-il. Je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire. « Bien… ».

Tandis que Fred regardait ailleurs, je montrais mon petit doigt à William pour lui faire comprendre le handicap dont était victime notre nouveau camarade de jeu. Will s’adressa alors à Fred d’un air inquiet :

- Tu devrais faire gaffe avec elle.
- Pourquoi ça ? Demanda Fred.
- Je sortais avec elle il y a deux ans… J’y ai laissé une précieuse.
- Tu es sérieux ?
- Bien sur que je suis sérieux, un jour elle m’a mordu… Crac !

Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer la scène, ce qui me donnait des frissons. Je me retournais pour voir Fred marcher en direction de Laura. Je la vis hocher la tête et Fred partit à pied. William se tourna vers moi :

- Regarde cet enfoiré, il part sans payer. Dit il d’un ton moqueur.
- Je crois qu’on va faire de même, notre travail ici est terminé…

Je m’allumais une cigarette en faisant un signe de la main à Laura, qui me répondis d’un bras d’honneur. « Ah ! Jeunesse… » dit William en regardant Laura. Nous sommes rentrés à pied ce soir là, il faisait bon.

L’envie de fumer autre chose qu’une cigarette nous est venue. Nous nous sommes installés dans un parc et avons allumé un joint tout en discutant d’anecdotes relatives au handicap, si on peut appeler ça un handicap, du dernier petit ami en date de Laura.

L’attitude de Laura a soulevée plusieurs questions. En effet nous n’avons rencontré que très peu de filles ayant l’attitude de celle-ci en matière de sexe, de relations… En réalité nous la considérions presque comme un garçon. Du moins « je » la considérai presque comme un garçon, mais nous verrons ça plus tard. Une des seules autres personnes du beau sexe qui partageait cette attitude était Brittany, nous l’avions rencontrée deux ans plus tôt.

Laura m’appela ce matin là, aux alentours de 7 heures du matin, pour me demander un service. Je la reçut par un « Vas chier !» chronique suivi d’un jeté de mon téléphone à l’autre bout de la pièce, mais après quatre appels je finis par répondre. Sa voiture était en panne et elle devait se rendre à l’aéroport pour retrouver une amie, une certaine Brittany.

Ma grande bonté accompagnée d’une haleine de café froid se décida donc à aller chercher la demoiselle pour aller rejoindre son amie qui, j’allais le découvrir à mes dépends, était on ne peut plus à mon goût. Son nom était Brittany Haze, elle débarquait de Salt Lake City et avait l’attitude de quelqu’un qui vient de se taper 12 heures d’avion. Heureusement, à peine montée dans la voiture, une ambiance de « Teenage movie » à la con s’installa, vous savez ces films où tout le monde connaît la chanson par cœur et crie par la fenêtre. Eh bien Brittany avait la même attitude à l’égard de « Werewolves in London ». Le soir même nous couchions ensemble, après une longue nuit de fête…

Le lendemain matin fut plus musclé. Je fus réveillé par une joute verbale entre Laura et William, mais je reconnus une voix supplémentaire, celle de Brittany dont l’odeur imprégnait encore les draps dans lesquels je me trouvais. La petite musique que formaient les « poufiasse » et autres « fils de pute » m’obligea à me lever, juste à temps pour voir Laura et Brittany me lançer un regard noir puis claquer la porte.

Après une longue discussion avec William, il s’avérait que nous étions de beaux enfoirés. Le fait est que nous ne savions pas pourquoi…
Même avec la touche d’humour que Will arrivait toujours à placer dans ces phrases, à coup de « on a pas besoin des femmes avec la science aujourd’hui. » et autres « elles suceront jamais aussi bien que toi. », il était tout de même assez frustrant de ne pas savoir pour quelle raison nous étions qualifiés d’enfoirés par nos ex-conjointes respectives. En fait il y avait des tas de raisons, mais il était difficile d’en choisir une qui puisse justifier une sortie en trombe le matin digne d’un mauvais Sitcom.

Brittany rentra chez elle une semaine plus tard et notre relation amicale avec Laura se renoua, c’était il y a tout de même deux ans… Pourquoi faut-il toujours qu’une chose que l’on arrive petit à petit à se sortir de la tête nous retombe sur le coin de la gueule un jour d’été ?

THE KIDS AREN'T ALRIGHT

Un vent frais me réveille…
Ma première réaction est de sourire en m’apercevant que nous avons passé la nuit couchés sur la pelouse d’un parc, au pied d’une statue qui pour moi représentait Keith Richards la veille, mais qui s’avère n’être qu’un de ces foutus empereurs romains. « Bien dormi chérie ? » entends-je, William était apparemment déjà levé. « Je t’ai fait ton petit déjeuner » me dis-t-il en m’envoyant un sac en papier estampillé d’un « M » jaune. Il s’asseoit à coté de moi.

- On a du boulot aujourd’hui Sue Ellen.
- Hm…
- Va falloir qu’on se dépêche de rentrer, on doit boucler une illustration pour demain et aller voir Laura et Brittany.
- Quoi ? Elle est ici ?
- Faut croire… Laura a appelé pour me le dire.

Cela faisait deux ans que Brittany était rentrée aux Etats-Unis, on avait eu assez peu de nouvelles d’elle et le fait qu’elle soit là était plutôt une bonne chose. Bien qu’elle soit partie en nous traitant de tous les noms, on a passé un bon moment avec elle.

- Ca roule, allez debout.
- Let’s rock…

De retour dans notre bien aimé taudi, le premier réflexe de Will a été de faire tourner un reste de vinyle sur la platine ravagée qui servait, entre autres, de support aux dizaines de post-it nécessaires pour nous remémorer que nous faisions partie de la société. Ensuite vint la question fatidique que mon cher colloque me posai tous les matins :

- Tu fais du café ?
- Baise-moi en courant sinon…
- Non mais c’était pas une question.
- J’y vais.

Un avantage de plus à la collocation, outre les trentaines que j’ai déjà du vous citer, est qu’on ne se prend jamais la tête… Ou alors pas trop fort. Une insulte qui vous vaudrait trois dents en moins si elle était employée contre un inconnu se transforme en une simple marque de faînéantise.

Où vas le monde me direz-vous ? Si je le savais j’aurai monté une secte, en attendant je me plie à ce qui devient un automatisme dans notre quotidien.
Alors que le bruit de la machine à café bon marché me faisait réfléchir sur la boucle interminable de la routine ( dont je vous passerai les détails, vous les connaissez comme moi… ), la sonnette de la porte retentit. Après avoir réussi à dissiper l’énorme montée d’adrénaline que ce bruit provoquait chez moi, j’ouvris la porte d’entrée.

- Tu me laisse entrer ou t’attends que je te fasse un numéro de claquettes ?
C’était Clément.
- Pile à l’heure pour le café, à croire que je l’ai fait exprès !
Clément était un très bon ami, mais il avait la sale habitude d’être matinal. Je le saluais donc de la manière adéquate :
- Tu sais que dans certains pays c’est puni par la loi de parler aussi fort le matin ?
- Tu sais que t’as une gueule de cadavre et que j’arrive pas les mains vides ?

Etre matinal ne signifie pas être désagréable ni égoïste, il arrivait toujours avec un petit quelque chose. Dans le cas présent il s’agissait d’un sachet blanc avec une illustration d’un gosse obèse en train de renifler un croissant.
Je posais le sachet sur un meuble à l’entrée et retournais au salon, suivi de Clément. William se leva d’un bond :

- Clem’ !
- Salut gros.
- Qui prend du café ? dis-je en allumant une cigarette.
Un sourire niais de mes deux camarades me suffisait en guise de réponse.
- Okay, j’en ai pour deux minutes…

Je me repassai toutes les visites de Clément en remplissant les tasses et réalisais qu’il était une sorte de moteur, un peu comme le café d’ailleurs. Clément… what else ? Il partageait en quelque sorte notre style de vie, notre “way of life” comme disent les américains, la seule différence est qu’il ne vivait pas dans notre appartement. Ce n’était pas une decision antipathique, cela venait seulement du fait qu’il était musicien de profession, et que notre quotidien paisible et nonchalant aurait été quelque peu bousculé par des gammes de piano ou des débouchages de saxophone.

Nous y étions, Clément était là, le soir même nous retrouvions Laura et Brittany, la vieille bande d’amis que nous étions allait se réunir. Cette journée annonçait quelque chose de grand, quelque chose qui allait changer nos habitudes. Mais bien entendu, ni moi, ni aucune des personnes que je viens de vous citer n’était au courant… Mis à part Laura.

THE HARD GOODBYE

Laura était encore et toujours en avance, elle nous attendait devant le Knuckle, sans petit ami pour lui tenir compagnie cette fois. Etrangement elle ne nous acueillit pas par un grand signe de la main ou un surnom ridicule, elle restait assise, le nez dans sa tasse de café. Après l’avoir saluée, nous être assis, et avoir commandé trois autres décharges de caffeine, William tenta d’engager la conversation :

- Ben alors, où t’as mis Brittany ?
- Elle nous rejoindra plus tard. Répondit-elle
- T’as pas l’air bien ma grande.
- C’est pas que je suis pas bien, j’ai juste…
- Juste quoi ?
- J’ai une nouvelle pas vraiment réjouissante…

Laura nous inquiétait vraiment, il était très rare qu’elle ne prenne pas les chose sur un ton humoristique.

- Tu nous fait peur là…
- Non mais y’a pas mort d’homme, c’est juste que le propriétaire de votre immeuble va vendre le bâtiment.
- Et alors ? répondîmes-nous d’une même voix.
- Et alors il m’a dit que vous aviez trois jours pour vider les lieux…

La messe était dite. Laura venait sans le savoir de nous déchirer en deux, cet appartement représentait tout pour nous. C’était notre lieu de vie, notre sanctuaire, notre abri contre l’animal sauvage qu’est la réalité…

- Attends, c’est impossible… Il doit nous laisser plus de temps ! dit Will, un ton de panique perché dans sa voix.

J’avais envie de rétorquer, de me plaindre sur mon sort, mais cela ne servait à rien de blâmer Laura, elle n’y était pour rien… Une envie violente de retourner la table en osier, qui était habituellement le support de blagues grasses et immatures autour d’un verre, me saisit aux tripes.

Laura passa une bonne heure à nous expliquer les conditions et raisons de cette expulsion, le rachat de l’immeuble par une entreprise pharmaceutique, les obligations fiscales de je-ne-sais quel connard de PDG… Tout cela nous conduisait irréversiblement aux faits : Will et moi avions perdu notre havre de paix. Celui-ci allait devenir une baraque à cadres, VRP, et autres foutus employés d’entreprises qui brancheraient un broyeur de documents à la place de notre vieille machine à café et qui remplaceraient les portraits de Mick par un photo de leur golden retriever ou de leur nouvelle voiture achetée avec un crédit sur 10 ans.

Mes tempes jouaient la 9ème symphonie pendant que je nous imaginais ravager ces nouveaux bureaux avec une batte de base-ball. J’avais pour habitude de garder mon calme en toute circonstance, mais à ce moment précis le calme laissait place à une envie de chaos, de carnage. « Tout ça pour un appartement » me direz-vous… Je suis sûr que vous avez déjà ressenti la même chose pour quelque chose qui paraîtrait insignifiant au reste de monde mais qui, pour vous, est la plus grande injustice au monde : Votre voiture rayée, votre télévision qui explose, votre emploi perdu à cause d’un « petit nouveau plus prometteur »… Nous vivons tous cette haine intérieure, chacun à notre façon.

C’est dans ces moments là que le statut d’ « ami » fait toute la différence. Avant même que Laura ait fini de nous expliquer la situation, Clément s’était déjà proposé pour nous héberger le temps qu’il faudrait. Prenez soin de vos amis et ne les trahissez pas, croyez-moi un jour ils vous rendront la pareille au centuple.

Nous avions la gorge nouée, , et avons passé plusieurs heures sans dire un mot, tout en rangeant les biens que nous pouvions emporter. A ce moment précis nous étions lâches, nous partions comme le voulait la continuité de notre destin minable… Nous aurions d’ailleurs peut-être dû perdurer dans cette voie, cela aurait pu nous éviter de foutre en l’air ce qui nous restais…

TWISTED IDEAS

Le moment le plus dur a été celui où nous levions la tête pour regarder une dernière fois la fenêtre de notre taudi bien aimé. William a toujours su trouver les mots justes dans ce genre de situations :

- Bordel…

De mon côté j’ai découvert que la meilleure réponse était le crissement de la roulette d’un briquet servant à allumer l’anti dépresseur n°1 des français.

Evidemment les emmerdes ne s’arrêtèrent pas là… Quand on travaille comme graphiste freelance et qu’on déménage le matériel informatique dont on dispose à l’aide d’une 205 avec des amortisseurs « Made in Burkina-Faso », on peut s’attendre à ce que quelque chose de moche nous tombe sur le coin de la gueule.

Il aura suffit d’un dos d’âne bien senti pour que le coffre de cette saleté de bagnole s’ouvre et que les cartes-mères et autres composants électroniques nécessaire à l’accomplissement de notre travail aillent crêpir le macadam… C’était le moment ou jamais d’expulser le feu que j’avais dans la poitrine : il fallut un jeté d’écran, et le soutien de Clément et Will pour me calmer. Cela n’arrivait pas en temps normal, la situation était même totalement inversée. William était tout à fait calme alors que je ne trouvais pas la force de me contrôler. Ce n’est qu’une fois arrivé chez Clément qu’il m’expliqua quelles étaient les raisons cette situation anormale.

- Ecoute moi, Brittany a appelée Clem il y a une demi-heure. Elle devrait pouvoir nous trouver un boulot provisoire en attendant qu’on trouve un nouvel appart’ et du matos.
- C’est marrant, il n’y a que des hypothèses dans ta phrase… lui répondis-je
- Moi aussi j’ai les boules, qu’est-ce que tu crois ? Mais exploser des écrans par terre ça n’a jamais sauvé personne.
Je ne pus m’empécher de sourire, William était décidément né pour me remonter le moral :
- Connard lui dis-je en ricanant
- Tu vois, même une vanne minable te fais rire, on est pas tellement dans la merde…

Il avait raison, de quoi je m’inquiétais finalement ? Avec ce qui venait de nous tomber dessus, il ne pouvait nous arriver que des bonnes choses…

Un quart d’heure plus tard j’étais au téléphone avec Brittany, dont je n’avais pas entendu la voix depuis deux ans, afin d’arranger nos petites affaires :

- Ou tu dis qu’il est ce studio ? lui demandais-je
- En face du square Dussaut.
- C’est où ça ?
- Tu peux pas chercher toi même ?

Aussi agréable que la dernière fois que je l’ai vue…


- Bon, en gros c’est pas loin de la gare, façade blanche, porte rouge.
- T’as pas trouvé plus Kitsch ?
- Vas te faire foutre, et ton enfoiré de pote aussi !

Elle raccrocha.
J’étais en plein dans l’un de ces moments où l’on se demande si l’on est vraiment un sale con, si l’on est la seule personne à comprendre son propre humour, ou encore si l’on ne comprendra vraiment jamais rien aux femmes. J’optais pour la première solution car il me devenait de plus en plus difficile d’ètre aimable, et que je n’avais pas réalisé que je parlais à une personne qui, lors de notre dernière entrevue, est partie en claquant la porte et en me traitant de tous les noms.
Mon manque de tact nous mettait donc William et moi à la rue, pour le plus grand déplaisir de Clément :

- Non écoutez les gars, je veux bien être sympa mais à trois dans mon studio ça va rapidement être limite.

Il avait malheureusement raison. Will et moi nous sommes donc lancés dans un rapide calcul de ce qui nous restait : Des fringues, de l’argent liquide et une voiture. Il n’y avait pas trente-six solutions : Ou nous cherchions un appartement et un job payé un misère pour pouvoir rentrer dans le cadre de vie dont nous n’avons jamais voulu envisager l’existence, soit nous prenions la route. Dois-je vraiment vous dire quel a été notre choix ?

ALWAYS ON THE RUN


Le lendemain matin, nous bourrions le coffre de mon tas de boue motorisé de provisions : Chips, sodas, alcools, cartouches de cigarettes, sandwiches à l’anglaise… Une véritable préparation physique au marathon des cas sociaux.

Il faut croire que ces Road-trips dont toute personne qui en fait l’expérience vous décrit comme merveilleux déclenchent une certaine euphorie, ce sentiment qu’on pourrait appeler le vertige de la liberté. Si le notre allait plutôt s’apparenter à un « Fear and Loathing in Las Vegas », nous avions cette euphorie dans les tripes, cette liberté qui nous tendait les bras. Clément ne pouvait pas se joindre à nous, il ne pouvait pas se permettre de tout recommencer en se jetant dans un idéal pré-pubère à nos côtés. Nous partîmes donc dans ma vieille voiture, les sièges arrières noyés sous les provisions de toutes sortes, une cassette du petit Neil dans le transistor. On se serait cru sur une de ces vieilles photos de la route 66, mais sans cadillac, sans désert, et sans le sticker estampillé « On the road again » .
Vous trouvez sûrement ça facile, partir comme ça, tout laisser tomber, mais vous avez tort. Non seulement nous ne laissions pas tout tomber puisque nous avions tout perdu, mais cela nous taraudait de prendre la route sans savoir où aller…

Le premier quart d’heure de route fut d’ailleurs très silencieux, William et moi étions perdus dans nos pensées, dans des illusions de péripéties et d’aventures impropres au voyage de deux branleurs de la pire espèce. Cela dit le premier avantage que j’ai pu trouver à ce trajet fut verbal, il est particulièrement amusant de voir à quel point lorsque l’on roule à travers des paysages divers et variés, des discussions sans queue ni têtes prennent pied et ne nous lachent qu’à l’arrêt suivant. On arrivait à disserter sur l’espace entre les pointillés séparant les deux voies de la route, embrayer sur le « pourquoi et comment les anglais roulent à gauche » pour finir sur les pare-buffles anti kangourous des camionneurs australiens. On finissait toujours par trouver un point d’entente qui nous conduisait vers un autre problème crucial auquel nous nous vantions de trouver la solution. La philosophie est tellement plus simple sans les philosophes, même si les phrases de conclusion sont souvent « ah ben ouais, j’suis con » ou encore « monte le volume, elle est géniale cette chanson ». On pense avoir raison… On a raison, et personne n’est là pour nous dire le contraire. Finalement c’est peut être la société qui nous rend irritables et nous fait nous sentir stupide… Vous vous direz sûrement que si personne ne vient corriger vos erreurs vous baignerez dans votre connerie, mais c’est peut être ça être épanoui.

Résumer le bonheur à ça serait très limitatif, mais rouler, parler, écouter de la musique, boire des coups avec son meilleur ami, dormir et manger quand bon nous semble, coucher à droite et à gauche en ne se réveillant jamais au même endroit, est-ce que ça ne vous paraît pas être quelque chose d’extrèmement grisant ? Ca l’est, mais croyez moi, il arrive un moment où on en a assez. Mon propre déclic s’est réalisé le jour où, après nous être endormi 20 mètres au sud de l’arbre où nous nous étions débarassés de notre urine superflue, nous nous sommes réveillés avec la sensation que quelque chose manquait. Pas une relation stable, pas une petite vie pépêre, non, c’est la voiture qui avait disparue :

- Mais putain ! Elle était là et… merde !
- Pas mieux…
- Tu crois que c’est le moment de faire de l’humour ?
- Oh vas chier…
- Toi vas chier !

Dix minutes plus tard nous tendions le pouce au bord de la route…

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